Soutenir la police ne devrait pas vouloir dire tout excuser.
Dès qu’une vidéo montre un policier frapper quelqu’un, la discussion bascule souvent très vite sur la personne frappée. Qu’a-t-elle fait avant ? A-t-elle insulté ? Résisté ? Fui ? Était-elle connue des services ? Était-elle « vraiment innocente » ?
Ces questions ont un effet pratique : elles éloignent le regard de ce que le policier a fait. Elles invitent à chercher, chez la personne frappée, une raison qui rendrait acceptable ce qui a été commis contre elle.
Pourtant, le sujet devrait être beaucoup plus simple : qu’a fait le policier, et en avait-il le droit ?
Une personne peut être violente, délinquante, désagréable ou même dangereuse. Elle peut avoir insulté, tenté de fuir, résisté ou commis une infraction. Cela ne transforme pas automatiquement une violence en geste professionnel. Cela ne transforme pas une insulte raciste en « dérapage ». Cela ne transforme pas un procès-verbal contredit par une vidéo en récit fiable.
Le soutien inconditionnel à la police repose sur une idée dangereuse : puisque l’agent porte un uniforme, son geste aurait forcément été nécessaire ; puisque l’autre personne est contrôlée ou arrêtée, elle aurait forcément mérité ce qui lui arrive. C’est oublier que l’uniforme donne du pouvoir. Et qu’un pouvoir, surtout lorsqu’il permet de contrôler, de fouiller, de menotter, de frapper ou de priver quelqu’un de liberté, doit être regardé de près.
Les images qui changent tout

Une vidéo seule ne montre pas toujours toute une situation. Mais il existe des affaires où les preuves ne reposent pas sur quelques secondes floues publiées sur les réseaux sociaux. Il y a des enregistrements plus longs, des vidéosurveillances, des caméras-piétons, des témoignages concordants, des procédures judiciaires et parfois des condamnations.
Dans ces affaires, répondre « on ne connaît pas le contexte » devient une manière de ne pas regarder les preuves.
L’affaire de Michel Zecler, en novembre 2020, est l’un des exemples les plus connus. Le producteur de musique a été frappé dans l’entrée de son studio parisien par plusieurs policiers. Les images du studio et celles provenant de l’extérieur ont mis en difficulté le récit initial des agents. L’affaire a débouché sur une enquête concernant notamment des violences volontaires et des soupçons de faux en écriture publique.[tf1info][rci]
L’affaire d’Ousmane, jugée à Bobigny en 2026, est encore plus parlante. Ousmane avait 17 ans. Une caméra-piéton, déclenchée sans que l’agent s’en rende compte, a enregistré des insultes racistes — « Eh babouin ! Eh macaque ! » — ainsi que des coups et un plaquage au sol. Le policier avait ensuite porté plainte contre le mineur pour violences et rébellion, avec une version des faits contredite par l’enregistrement. Au tribunal, il a reconnu les faits et présenté ses excuses. Il a été condamné à huit mois de prison avec sursis et à deux ans d’interdiction d’exercer sur la voie publique.[radiofrance][reddit]
Sans cette caméra, Ousmane aurait pu se retrouver face à une accusation portée par un policier et soutenue par un procès-verbal. Les preuves ont empêché que l’histoire soit racontée uniquement depuis le côté de l’uniforme.
À Noisy-le-Grand, en octobre 2021, Aboubacar S. a été filmé pendant son interpellation. Les images montrent un homme déjà au sol, immobilisé, recevant un coup de poing puis un coup de pied au visage. Des éléments de vidéosurveillance ont également mis en cause le récit présenté par les agents. En 2026, deux policiers ont été condamnés à un an de prison avec sursis ; l’un a reçu une interdiction temporaire d’exercer.[leparisien][leparisien][aa.com]
Il n’est pas nécessaire de décider si Aboubacar était sympathique, calme, irréprochable ou « quelqu’un de bien » pour regarder les images et se poser la seule question utile : lorsqu’une personne est à terre et maîtrisée, quelle nécessité peut justifier des coups au visage ?
En 2018, au tribunal de Paris, une caméra de vidéosurveillance a montré un policier frapper dans le dos un détenu menotté. Le parquet a ouvert une enquête pour violences par personne dépositaire de l’autorité publique et pour des soupçons de faux. Le policier a été suspendu à titre conservatoire après la diffusion de la vidéo.[tf1info][ouest-france]
Le dossier est brutal par sa simplicité. Une personne menottée se trouve déjà sous le contrôle de policiers, dans un tribunal, dans un lieu où l’État exerce son autorité avec des règles, des couloirs surveillés, des caméras et des procédures. Si l’autorité ne s’arrête pas là, où s’arrête-t-elle ?
À Toulouse, une personne handicapée en fauteuil roulant a été gazée pendant un rassemblement des Gilets jaunes. La scène a été filmée. En novembre 2020, un commandant de police a été condamné à quatre mois de prison avec sursis, la vidéo ayant joué un rôle déterminant dans la procédure.[huffingtonpost][parismatch][lanouvelletribune]
Là encore, le débat ne devrait pas commencer par chercher si cette personne était irréprochable. Une condamnation ne tombe pas parce qu’une scène est choquante sur Internet. Elle suppose qu’une juridiction ait considéré, à partir des éléments du dossier, que la force utilisée était illégitime.
Quand la version policière ne suffit plus

Dans plusieurs de ces affaires, le problème ne se limite pas aux coups. Il concerne aussi le récit qui est produit après coup.
C’est peut-être l’un des aspects les plus inquiétants : quand un policier frappe une personne, puis l’accuse de violences ou de rébellion ; quand il rédige un procès-verbal que les images contredisent ; quand la victime risque alors de devenir la personne poursuivie.
L’affaire d’Ousmane le montre de manière presque parfaite. Il ne s’agissait pas seulement d’un policier ayant perdu son sang-froid. Après les violences, le mineur a été visé par une plainte pour violences et rébellion. La caméra-piéton a renversé le rapport de force : sans elle, la version écrite par l’agent aurait pu peser davantage que celle de l’adolescent.[radiofrance]
C’est aussi pour cela que filmer, demander la conservation de vidéosurveillances et exiger l’accès aux enregistrements disponibles est essentiel. Les images ne sont pas toujours complètes, elles ne règlent pas tout, et elles peuvent être interprétées. Mais elles empêchent au moins que la vérité repose uniquement sur un rapport rédigé par ceux qui ont exercé la force.
« L’IGPN est saisie » : et après ?

Quand une affaire devient publique, la réponse institutionnelle est souvent immédiate : « l’IGPN est saisie ». Cette phrase est censée rassurer. Pourtant, elle ne dit pas encore ce que les enquêteurs établiront, quelles images ils auront réellement examinées, ce qui sera transmis à la justice, ni si une sanction suivra.
L’IGPN est une structure de la Police nationale. Elle enquête sur des policiers. Ce n’est pas un détail : c’est le point central. Les policiers qu’elle examine appartiennent à la même institution, à la même culture professionnelle et, au sens large, à la même chaîne administrative.
Cela ne veut pas dire que chaque enquête est truquée ni que chaque enquêteur protège automatiquement ses collègues. Mais cela pose un problème sérieux d’indépendance et de confiance. La CNCDH et des représentants de la profession d’avocat ont notamment critiqué l’absence d’apparence suffisante d’indépendance et d’impartialité de ce dispositif.[questions.assemblee-nationale][institut-rousseau]
Dire « l’IGPN est saisie » ne répond donc pas à la question principale : les faits seront-ils établis, les preuves rendues accessibles, la version officielle vérifiée, et les responsables sanctionnés si nécessaire ?
Une enquête interne peut ouvrir une porte. Elle ne devrait jamais suffire à la refermer.
Soutenir sans excuser ?
On accuse souvent celles et ceux qui dénoncent les violences policières de « soutenir les voyous ». C’est une formule commode. Elle permet de transformer une critique du pouvoir en défense supposée de la délinquance.
Mais le choix n’est pas entre excuser tous les interpellés et excuser tous les policiers.
Une personne peut avoir commis une infraction et ne pas avoir à être frappée une fois maîtrisée. Elle peut être insupportable et ne pas avoir à subir une insulte raciste. Elle peut être suspecte sans que cela autorise un agent à rédiger une version des faits démentie par une caméra.
Dénoncer une violence policière ne revient pas à dire que la personne filmée est innocente de tout. Cela revient à refuser que les agents chargés d’appliquer la loi puissent eux-mêmes s’en affranchir lorsque la personne en face ne plaît pas, inquiète, dérange ou a déjà commis une faute.
L’État donne aux policiers des pouvoirs considérables sur les personnes — c’est le point de départ de la réflexion menée dans notre article sur la présomption de légitimité. Plus un pouvoir est grand, plus il doit être contrôlé. L’idée inverse — que l’uniforme rend automatiquement légitime celui qui le porte — n’est pas de l’ordre, ni de la sécurité, ni de la justice. C’est l’abandon de toute limite.
L’uniforme ne rend pas innocent
Les cas de Michel Zecler, d’Ousmane, d’Aboubacar ou de la personne en fauteuil roulant gazée ne prouvent pas que tous les policiers sont violents. Ils prouvent en revanche que des policiers peuvent l’être ; qu’ils peuvent parfois mentir, humilier, tenir des propos racistes ou utiliser une force que les images et les tribunaux finissent par juger illégitime.
C’est suffisant pour rendre le soutien inconditionnel impossible.
On peut réclamer de la sécurité et refuser la brutalité. On peut vouloir une police et refuser qu’elle devienne intouchable. On peut reconnaître qu’une personne contrôlée a commis une faute sans accepter qu’elle soit punie sur place, à coups de poing, à coups de pied, par humiliation ou par un récit construit après coup.
Le point de départ devrait rester simple : un uniforme n’est pas une preuve d’innocence.
Pour aller plus loin — le principe qui sous-tend cette analyse (pourquoi la légitimité d’un usage de la force doit toujours être démontrée, jamais présumée) est développé dans « L’uniforme ne peut pas valoir présomption de légitimité » : lire l’article.
